Robert Baeli
Communication au 18ème Colloque de l'Association Bourguignonne
des Sociétés Savantes 2008
Les Arbres remarquables
et leur valorisation
Bien loin de Ronald Reagan qui a pu dire, « Quand on a vu un arbre, on les a tous
vus », pour les participants à ce colloque, il va de soi que tous les arbres sont différents, intéressants et donc remarquables. Néanmoins, parmi ceux-ci, certains sont plus
remarquables que d’autres. Par la hauteur de leur houppier, le diamètre de leur couronne, la circonférence de leur tronc ou leur port original, certains se distinguent, comme d’autres encore par
leur âge, leur rareté, leur situation ou bien leur implication dans l’histoire locale, les mythes et les légendes. Ces arbres sont, disons-le, spécialement remarquables.
Pour Robert Bourdu, professeur honoraire de physiologie végétale de l’université d’Orsay (Essonne), à qui beaucoup attribuent l’origine de la dénomination
« arbre remarquable », le caractère remarquable d’un tel arbre doit d’abord être évident pour tous : « Il faut un choc initial ressenti devant le sujet par tout public
: scientifiques, jeunes, seniors, citadins, ruraux, etc. Cette émotion doit pouvoir ensuite nous amener à nous poser trois questions : – Pourquoi cet arbre (son espèce, son histoire…) ? – Pourquoi est-il là ? – Pourquoi est-il encore
là ? »
Il semble que cette approche à la fois sensorielle et rationnelle aide à définir un arbre remarquable.
Des arbres banals peuvent cependant devenir remarquables pour une seule personne, tels les mûriers qu’observait le poète turc Nâzim Hikmet pendant sa captivité :
« Je suis dans la clarté qui s'avance
Mes mains sont toutes pleines de désir
Le monde est beau
Mes yeux ne se lassent pas de regarder les arbres
Les arbres si verts, les arbres si pleins d'espoir_
Un sentier s'en va à travers les mûriers
Je suis à la fenêtre de l'infirmerie
Je ne sens pas l'odeur des médicaments
Les œillets ont dû s'ouvrir quelque part
Être captif, là n'est pas la question
Il s'agit de ne pas se rendre
De nombreux inventaires d’arbres remarquables ont été dressés par des individus passionnés, des associations, ou des organismes publics. Les informations ont été
recueillies auprès des personnes de terrains, les randonneurs, les forestiers, les chasseurs, les naturalistes, complètent le travail en archives effectué avec les Diren (Directions régionales de l’environnement), les SDAP (Services départementaux de l’architecture et du
patrimoine), l’ONF (Office nationale des forêts) et, bien sûr, les historiens locaux et les
sociétés savantes.
Parmi les passionnés de notre région, Alain Desbrosse conduit depuis 1990 à travers divers organismes un inventaire qui aboutit aujourd’hui à la publication de l’ouvrage
Les arbres remarquables de Bourgogne.
L’association A.R.B.R.E.S, forte de ses 400 adhérents et d’un comité
d’honneur prestigieux, a quant à elle labellisé depuis l’an 2000 plus de 200 « arbres remarquables de France ». Ces
labellisations, dans le cadre de l’opération « 200 arbres pour retrouver nos racines », sont accompagnées d’une convention entre l’association et le propriétaire. Celle-ci s’engage
à donner de la notoriété à l’arbre labellisé (par voie de presse, expositions, cérémonies et publications dans son bulletin) ; elle met également ses compétences
au service de la gestion de l’arbre par le propriétaire, qui s’engage pour sa part à le préserver et l’entretenir en le considérant comme patrimoine naturel et
culturel.
Le conseil général de Seine-et-Marne a décidé en 1997, dans le cadre d’une mise en valeur du patrimoine naturel, de recenser les
arbres remarquables du département. Animé par le Caue (Conseil d’architecture,
d’urbanisme et d’environnement) de Seine-et-Marne, son comité de
pilotage a dénombré 1 500 sujets dont 45 ont été retenus et présentés dans un guide édité à cette occasion. En complément, j’ai eu le plaisir d’en animer les
visites guidées depuis 2006.
Le conseil général des Hauts-de-Seine, parallèlement à sa démarche exemplaire d’élaboration d’un cadastre vert, a procédé depuis 1994 à l’inventaire détaillé de ses arbres remarquables. Sur un patrimoine départemental de 2 600 000 arbres, cela a conduit à répertorier 4
162 arbres remarquables, que la tempête de 1999 a ramené à 3 840, dont 70 % sur le domaine public. Ces arbres, dont beaucoup sont établis en contexte très
urbanisé, serviront de points d’appui pour une reconquête paysagère.
La ville de Paris, depuis le premier recensement de ses arbres d’alignement (38 000 en 1855), a développé ses plantations et l’on recense aujourd’hui environ 180 000 arbres (Bois de Vincennes et
de Boulogne non compris). Parmi ceux-ci une cinquantaine d’entre eux a été sélectionnée comme arbres remarquables et de nombreuses visites guidées sont proposées.
Pour l’ONF, avant la tempête de 1999, les forêts publiques de France métropolitaine comptaient 296 arbres remarquables d'intérêt national dont une majorité de
feuillus. Au total, en ajoutant les niveaux locaux, départementaux et régionaux, on parvient au chiffre de 2 048 arbres et groupes d'arbres et 214 peuplements.
L'inventaire compte une dizaine d'arbres de plus de 600 ans d'âge.
Si, comme l’indique l’ethnobotaniste Josiane Ubaud, « les arbres sont des signes qui font sens dans la société », on peut considérer que nos
arbres remarquables sont… remarquablement investis de sens.
Régis Debray, lors des Entretiens du Patrimoine en 1998, distinguait en introduction de ce colloque trois sortes de monuments : le monument-forme, le
monument-message et le monument-trace. Selon cette typologie, un tilleul Sully, comme celui de
La Postolle dans le nord de l’Yonne, pourrait être « monumentalisé » aux trois titres : pour la forme monumentale que lui confèrent ses 400 ans,
pour le message clair qu’il porte, « célébrons la fin des guerres de Religions », et
pour la trace de la forêt archaïque disparue dont il témoigne… Monuments historiques vivants, ils peuvent, ainsi qualifiés et présentés au public, nous conduire à une perception élargie des
splendeurs du vivant. Et, par là, servir plus généralement la cause de la protection de la nature. Pour le poète visionnaire William Blake, «si les portes de la perception étaient ouvertes,
le monde serait vu tel qu’il est : infini».
Groupe de chênes à Apremont 1852, par Théodore Rousseau, musée du Louvre, œuvre considérée comme un manifeste de l’école de
Barbizon.
Cette perception aiguë de la
nature, que portaient, à la suite des paysagistes hollandais du XVIIe siècle et anglais du début du XIXe, les peintres de Barbizon qui se
passionnèrent pour les arbres de la forêt de Fontainebleau, fut à l’origine des premières défenses juridiques de la nature au sens moderne. Avec Théodore Rousseau en tête, ils obtinrent de
Napoléon III la protection de leurs sujets préférés contre les bûcherons. Cette protection de quelques parcelles forestières (les séries artistiques) accordée en 1861 pour des raisons purement
esthétiques annonçait, en effet, en première mondiale (car la création du parc national de Yellowstone (Wyoming, États-Unis)
n’intervint qu’en 1872), les mesures de sauvegarde des espaces naturels qui allait suivre.
Changer de regard a changé les comportements.
Comme on l’a entrevu dans les exemples ci-dessus, ce patrimoine d’arbres ainsi répertoriés peut être valorisé de multiples manières : par les naturalistes qui expertisent le biotope que
constitue chacun de ces arbres ; par les paysagistes et urbanistes qui peuvent songer à les inclure dans leurs trames vertes ; par les peintres qui de Constable à Mondrian n’en
finissent pas d’approcher leurs mystères ; par les artistes contemporains comme Guiseppe Penone, représentant de l’Arte Povera, dont la sculpture « L’Arbre aux
voyelles » enchante le jardin des Tuileries. Les chorégraphes eux-mêmes sont inspirés par ces arbres remarquables :
voir les danses aériennes d’Armelle Devigon de la Compagnie LLE. Avec de grandes précautions, les Accrobranchés peuvent également en parcourir les couronnes et faire partager au public le bonheur de
vivre dans un arbre tel un « baron perché ».
Ces arbres remarquables constituent un patrimoine identifiable qui, s’il n’a pas de prix, a néanmoins une valeur. Comme tout monument, ceux-ci génèrent un flux touristique qu’il convient de
maîtriser mais qui apporte localement une richesse économique nouvelle.
À titre indicatif, lorsque nous avons présenté pour la première fois le platane de Cézy (près de Joigny, Yonne), découvert par l’Adeny, dans le cadre de la fête de ce village en
juillet 2007, nous avons accueilli 250 visiteurs. La seconde fois, en septembre de la même année, grâce à une information parue dans la presse lors des Journées
du Patrimoine, 500 personnes sont venues découvrir cet arbre.
Autour du platane des « Six frères » à Cézy (Yonne), dans le parc de la propriété de Corinne et Patrick Le Grevès : hauteur 45 mètres, circonférence 10,40 mètres.
Mais comment protéger ces arbres sources de richesses ?
La meilleure protection est celle que leur apportent logiquement la notoriété et le capital de sympathie qu’ils recueillent auprès du public : on respecte mieux ce que
l’on aime. Pour cela, toute information et pédagogie autour du sujet sont indispensables, l’arbre doit faire régulièrement l’objet de visites guidées, conférences, photos, cartes postales,
articles de presse et figurer dans le répertoire des thèmes touristiques des offices de tourisme ainsi que de la Drac (Direction régionale des affaires culturelles)… Un label « Arbre
remarquable de France » comme celui que délivre l’association A.R.B.R.E.S est de nature à apporter une protection par renommée.
Malheureusement, l’arbre peut être victime de son succès. C’est ainsi que les marronniers remarquables du parc de Noisiel en Seine-et-Marne ont dû recevoir un mulch (paillis) protecteur à leur base pour prévenir le compactage dû au piétinement de leurs visiteurs.
Le danger le plus fréquent concerne les interventions d’élagage : elles doivent être limitées et confiées à des praticiens expérimentés et formés à la taille douce, technique préservatrice
des potentialités des arbres. Plusieurs arbres de Seine-et-Marne ont perdu leur label suite à des tailles mal exécutées. Les tailles drastiques jadis pratiquées, et que l’on observe encore trop
souvent, engendrent des pathologies qui poseront à terme plus ou moins bref des problèmes de sécurité (comme pour les alignements de tilleuls de Tanlay,
Yonne).
Cela dit, à l’épreuve du temps, se posent pour ce type de monument les mêmes problèmes de conservation et de gestion que pour les monuments plus traditionnels : jusqu’à quand le chêne
d’Allouville (Seine-Maritime) sera-t-il maintenu sur ses béquilles ? Que penser de l’acharnement thérapeutique autour du marronnier d’Anne Franck à Amsterdam,
qu’une décision de justice sauve pour quelques années grâce à une armature métallique ?
Des dispositifs législatifs sont disponibles à travers différents codes (civil, environnement, forestier, pénal, rural, urbanisme…) pour protéger les arbres contre des abattages injustifiés ou
des tailles intempestives.
La loi Paysage de 1993 permet de protéger des arbres isolés en les prenant en compte comme espaces boisés classés. Le PLU (Plan local d’urbanisme) fixe les dispositions à appliquer aux zones qu’il définit, il peut préciser que les arbres remarquables sont des éléments
de paysage classés et qu’aucune taille ou abattage ne devront être faits sans l’accord du département et de la commune.
Néanmoins, on trouve dans le code civil un « serial killer » potentiel pour nos arbres remarquables : c’est l’article 673 de la loi du 4 avril 1953, qui
donne à tout riverain le droit imprescriptible de faire couper les branches des arbres de la propriété voisine surplombant son terrain, et d’en couper lui-même les racines à la limite séparative.
Cette disposition légale incontournable nécessite le recours à de fortes médiations pour éviter des interventions catastrophiques.
Face à cette relative fragilité des arbres remarquables, il nous semble n’y avoir en fait qu’une parade : en planter tant et plus ! C’est ce que je vous souhaite d’avoir l’occasion de
faire. Merci.
Nâzim Hikmet, Il neige dans la nuit et autres poèmes, éditions Gallimard.
Alain Desbrosse, Les arbres remarquables de Bourgogne, éd. L’Escargot savant.
Arbres Remarquables, Bilan, Recherches, Études et Sauvegarde.
Danseuse aérienne et chorégraphe, Armelle Devigon travaille avec l’association Les Accrobranchés, qui développe l’art du déplacement dans les arbres. Seule, elle grimpe dans les arbres et développe des petites danses déambulatoires pieds nus dans les branches.
Adeny : Association de défense de l’environnement et de la nature de l’Yonne.